Au fil des gens - Yves Bosquet

Quand on lit un livre le mieux est de commencer par la fin. Vous saurez donc, en conclusion, que Le Tampon au fil du temps est le frère jumeau de Mahavel, du quartier de la rivière d’Abord à la ville de Saint-Pierre. Double naissance, double ville ! Saint-Pierre / Tampon, le cordon ombilical de la 4 voies où culmine la Tour des Azalées, demeure insécable comme la vie des deux villes. Ne serait-ce pas d’ailleurs une collection qui commence ?

LES AMIS de l’UNIVERSITÉ sont ainsi très flattés d’avoir contribué à cette double naissance.

Accoucher d'un ouvrage comme LE TAMPON au fil du temps, et tout autre, vaut une grossesse d'éléphant.

Une décennie pour tracer les épisodes du Tampon les plus tumultueux quelquefois, les plus glorieux souvent : voilà le lent et opiniâtre travail d’Enis. Et mieux encore en 2015 : depuis 90 ans, Tampon lé la !

Écrire ? La belle affaire, direz-vous ! Donnez-moi un ordinateur et un clavier et  trottera la souris ! Certes, mais auparavant, il faut être moissonneur !

Alors sachez qu'Enis a glané par radiers et pitons toute la substance de son ouvrage en rencontrant des centaines de personnes, pionniers des Hauts pour la plupart.

Ensuite, il faut faire la gerbe de tous ces épis amassés, sans répit. Et le long labeur commence : des sélections à faire, de l'ordonnancement à accomplir, des informations à préciser, de la structure à bâtir, pour enfin rendre l'ensemble cohérent !

Faut-il sculpter dans le marbre les figures héroïques du comte Robert de Kerveguen et du Père Rognard sur 50 pages ? Faut-il ériger les églises qui fleurissent sur les pentes du Tampon sur 20 pages sans parler des zones d’élevage ou du Miel vert ou de la CAHEB qui forment le tissu économique et le poumon de la cité tamponnaise ? Graves et grandes questions de l'écriture ! Tout dire évidemment, mais dans quelle proportion ?

Et puis comment tourner ses phrases pour les rendre fertiles plutôt que futiles ? Alors Enis laisse courir sa verve : il écrit comme il conte, au gré de ses escapades parmi les gens qui apprécient sa faconde. Cela fait-il du bon style ? C'est affaire d'oral ou d'écrit ! Mais comme il n'est pas homme sans ressources, il met ses amis à l'office pour redresser un temps verbal retors ou une gauloiserie trop épicée.

C’est Gilles Gauvin d’abord : comme préfacier, il a eu la responsabilité d’entamer le chapitre tamponnais car la préface c’est comme l’apéritif qui aiguise la faim. Qui vise la fin s’en donne les moyens, n’est-ce pas ? Superbement, dans le cas présent !

C’est l’éditeur aussi car la matière est souvent rebelle et les coquilles, légion pour qui n’y veille pas ; Jean-Pierre Boyer, aux éditions Epica, a su veiller aux bonnes épices car le produit fini est bel et bon.

Quant aux tourments du correcteur que j'ai été, ils ont consisté à savoir comment redresser la phrase quand elle appartient génétiquement à son auteur ? Et comment charpenter l’ensemble pour assurer la pérennité de l’œuvre ? Le professeur doit se faire humble et suggérer plutôt qu'imposer et, fil à fil, tisser le maillage qui forme le filet et enserre le lecteur dans un parcours habile. Alors si vous voulez une image, l’homme que vous lisez présentement peut passer pour le « nègre » d’Enis !

Un ouvrage comme celui-ci, pour un premier tirage en 500 exemplaires, c’est aussi de l’argent trébuchant car il nous a fallu casser la tirelire pour abonder la subvention qui nous a été accordée par la RÉGION RÉUNION. Région Réunion, disons-le publiquement, toute gratitude de la part des Tamponnais ! Pour tout dire, 5 000€ de la Région + 5 000€ et un peu plus des Amis de l’U, le compte a fini par y être. Aux lecteurs que vous êtes d’effectuer le retour sur investissement, si vous le voulez bien !

À présent, pour vous suggérer une entrée en lecture, les littéraires ont pour habitude de scruter l’incipit, le premier chapitre et les pages 99 ou 111 autant que la quatrième de couverture :

  • incipit : « Ah, si seulement l’on pouvait faire un retour dans le passé pour apprécier la beauté de ces contrées sudistes, telles que ses premiers visiteurs ont pu les connaître ! » : vous aurez relevé comme moi le mot clé qui est « beauté » si bien que l’ouvrage s’achève en beauté naturellement, avec les photos éclatantes des ronds-points du Tampon !
  • 1er chapitre : Les Hauts des bas. L’on est en 1690 : « Depuis quelques années déjà, Le Tampon était le pays des premiers « Marron ». Ce sont eux qui ont défloré ces forêts magnifiques, décrites par la plume inspirée d’Hermann » à la page 7 : plongée dans l’histoire qui installe la bien nommée Plaine des Cafres. L'intérêt est lancé.
  • la page 99 : elle est assez significative puisqu’elle est constituée des photos de la 1ère pompe à essence. Vous noterez que dans une île où la voitre est reine, le carburant est bien ce qu’il y a d’essentiel !!
  • la page 111 comme test : quand on rencontre quelqu’un, la première question qu’on lui pose est celle de savoir comment il est ; eh bien justement, au Tampon, c’est vraiment de cœur et de santé dont il est question avec le premier médecin ; j’ai nommé le Dr Ignace Hoarau. Voici ce qu’écrit Enis : « Le souvenir que ce docteur laisse aux Tamponnais est fait de douceur et d’affection ; cet homme-là était médecin par vocation. De la ligne des 400 à La Plaine des Cafres, de Bras de Pontho à Bérive, il a laissé les marques d’un saint homme, qui au-delà de guérir des maux, semait la bonté et l’amitié de la manière la plus noble qui soit, celle d’un médecin qui était, avant tout, un être humain ! » Cette page vaut tout le livre ; elle traduit le caractère d’Enis comme celui du Dr Ignace Hoarau, sensible aux gens comme aux mots.

Ce n’est donc pas pour rien que cet homme figure comme par un fait exprès dans une page test, la page 111. Mais pourquoi donc la page importante se situe-t-elle autour de la centième ? Le Monde du 14 novembre 2012 titre sur ce point : peut-on juger un livre en n’en lisant qu'une page ? Réponse : « Située entre le premier tiers et la moitié d'un  ouvrage contemporain de format moyen, en plein dans son « ventre mou », la page 111 servira d'indice fiable. C’est le moment où l’on jette le livre s’il n’intéresse pas ! C'est pourquoi nous la choisissons. »

Et ici, en 1 mot comme en 111, la page du chef-d'œuvre vaut le chef-d’œuvre tout entier !

Cet ouvrage aurait d’ailleurs pu s’intituler comme je l’avais proposé à Enis dans les choix possibles : Le Tampon et ses gens ! Eh bien, dans le fil du temps qui s’est imposé, ce sont nécessairement les gens qui font l’histoire. Que le cœur de l’ouvrage tourne autour du bon docteur Ignace Hoarau, révèle en même temps que la sienne, la nature de ses concitoyens. Cherchez l’indice, disent les enquêteurs. Il est tout trouvé, chers amis tamponnais !

Ce sont là quelques pistes pour vous inviter à entrer avec Enis dans la chronique délectable du Tampon.

En voici une autre pour les amateurs de bons mots dont Enis est le souverain maître :

p 114 : Un jour de 1968, raconte Fred Lallemand, il voit entrer dans sa pharmacie une cliente peu ordinaire. Une femme d’une grande beauté et d’une extrême élégance : une vraie sirène ! C’était Catherine Deneuve en personne ! Elle tournait la tête aussi bien que le film de François Truffaut, La Sirène du Mississippi, car l’on sait la discrète liaison du metteur en scène avec l’actrice. Catherine Deneuve cherchait quelques fragrances inconnues d’elle, de ces bons parfums que l’île dispense à l’envi. Inutile de préciser que, sur le moment, Fred Lallemand en a oublié toutes ses fioles aussi bien que son latin d’apothicaire !

Le fruit est mûr et aussi séduisant que la sirène qui logeait au « paille-en-queue ». À vous de le savourer !

Bravo Enis, tu es un rockel, et sur ce rockel, tu as bâti pour des siècles la chronique historique du Tampon !

Pour le mot de la fin, je vous offre mieux que l’image du roc, l’étymologie du nom Rockel qui connaît plusieurs autres variantes : en moyen haut-allemand, c'est un petit pain à base d'un mélange de farine autant que le surnom du boulanger. L'on saura de surcroît, pour mieux comprendre le propos,  qu'avant de devenir tamponnais, Enis est né brésilien,  d'un  père allemand réfugié au Brésil et d'une mère paraguayenne (princesse guarani )

Enis est, assurément, une bonne pâte autant qu'un bon boulanger : l’ouvrage qu’il vous offre à lire en est la révélation !