Hommage à Joel-Jean Bettinger - Christine

Par l'intermédiaire du site des AMIS, je tiens à remercier tous ceux parmi vous qui m'avez témoigné de la sympathie pour la terrible épreuve du départ de mon époux.
En signe d'amitié, je vous offre mon témoignage d'amour.
Christine

         JEAN : Je t’appelle Jean mais tu t’appelles Joël-Jean. Tu aimais dire tous tes prénoms : Joël-Jean, Guy, Eugène… Je m’appelle aussi Eugénie ! Nous étions faits pour nous rencontrer… en mai 1986, voici bientôt 30 ans.

Ecran CHHJJB             Tu étais beau… tu l’es resté jusqu’à la fin… Mais ce n’est pas ta beauté qui m’a attirée. Je crois que c’était ce mélange troublant de virilité et de fragilité.

                Tu affichais une force indestructible, rassurante mais aussi comme une crainte sous-jacente, venue sans doute du fin fonds de ton enfance où la guerre et les difficultés de tes parents t’ont obligé à vivre sans eux le plus souvent : dans la Creuse ou en pension chez les Frères « 4 bras », comme tu les appelais. Mais ceux dont tu me parlais le plus, ce sont tes grands parents maternels en Bretagne : les galettes de ta grand-mère et les exploits maritimes de ton grand-père cap-hornier ont alimenté ton appétit féroce et tes rêves d’héroïsme. Enfant unique, tu as appris à te débrouiller seul et de cette enfance particulière, tu as forgé ton caractère indépendant et entreprenant mais tu as gardé aussi la peur d’être abandonné affectivement.

               Cet aspect de ta personnalité me touchait et j’avais envie de relever le défi : je saurais t’aimer et te libérer de cette angoisse. Y suis-je arrivée ? Je ne sais pas. Mais je t’ai aimé, un peu d’abord puis, comme un arbre qui prend des forces au fil du temps, de plus en plus avec tes défauts qui me touchaient et tes qualités de guerrier qui m’impressionnaient. Tous deux, petit à petit, nous avons uni nos feuilles, puis nos branches puis notre sève et ensemble, nous pouvions braver la tempête et juguler nos angoisses respectives.

                  De cette enfance assez solitaire, ta relation aux autres en a été influencée. Il fallait que tu sois chef ou rien. Tu disais toujours que tu n’avais pas besoin des autres, que je te suffisais. Mais tu te trompais, tu le savais bien au fond, ne serait-ce que pour faire ton numéro de charme, pour raconter tes histoires drôles ou pour jouer au séducteur ; tu avais besoin d’un public.

                    Professeur, inspecteur, président de l’AREA, ton goût des responsabilités, de l’autorité et tes qualités de comédien eurent l’occasion de s’épanouir, mais toujours avec cette dose d’humour qui te rendait sympathique, même si parfois, tu aimais choquer par ton attitude de troglodyte.

                        Dans notre caverne, avec moi, tu étais le compagnon idéal : amoureux, respectueux, admiratif parfois. J’ai été comblée et grâce à cet amour, j’avais des ailes pour me lancer dans toutes sortes d’entreprises, parfois hasardeuses. Tu essayais de modérer mes élans, mes enthousiasmes aussi, sans savoir que c’était toi qui en étais le moteur, parce que tu me protégeais, parce qu’avec toi, j’étais forte, parce que nous nous aimions… A présent, je suis vaincue… j’ai perdu ta force, j’ai perdu ton soutien inconditionnel, j’ai perdu ton regard sur moi, protecteur et aimant. J’ai perdu le socle sur lequel je m’appuyais pour avancer.

                      Lors de situations difficiles, tu savais relativiser et ton humour à toute épreuve, même celle de ta maladie, nous ont préservés de la lassitude des vieux couples. Mieux, plus nous avancions ensemble, plus nous étions forts.

                      J’aurais pu vivre encore au moins 100 ans avec toi…

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HOMMAGE au « Caballero Andante » article dans le Quotidien du 13 avril 2015, rubrique Education.

                     Joël-Jean BETTINGER, est arrivé à la Réunion en 1963, à 26 ans, tout jeune professeur d’espagnol, après avoir fréquenté le lycée de Barcelone et poursuivi ses études supérieures à Rennes.

                    Son premier poste à Lamballe dans les Côtes d’Armor lui a laissé le souvenir impérissable d’un proviseur qui recevait les professeurs à l’aube, alors qu’il faisait encore nuit, le pyjama dépassant du pantalon. Avec son humour intarissable, il aimait raconter à ses proches qu’en sortant de la gare, il traversait un champ où il se faisait courser par des vaches… Quand on enseigne l’espagnol, il faut savoir faire face à cette situation cocasse mais Lamballe n’était pas à la hauteur de ses ambitions.

           D’un caractère entreprenant et aventurier qui lui vient de son grand-père cap-hornier, il voulut élargir son horizon au delà du champ et décida, à une époque où partir si loin relevait du défi, de venir enseigner à la Réunion. Il prit donc le bateau et après 30 jours de traversée, il arriva au Port, dans la chaleur étouffante de l’été austral et prit le train « lontan » qui l’emmena à St Denis pour prendre son poste à la rentrée de mars au Lycée Leconte de Lisle.

             Une époque dont les plus anciens se souviennent et à propos de laquelle il aimait raconter toutes sortes d’anecdotes amusantes.

                En 1963, l’enseignement de l’espagnol était balbutiant à la Réunion et Joël comprit assez vite qu’il pourrait avoir un rôle important dans cette discipline. Travailleur acharné, il n’a eu de cesse de faire progresser l’espagnol dans l’île et s’est lancé dans toutes sortes d’actions propres à étendre l’apprentissage de la langue des Conquistadores.

          Son amour de la langue de Cervantès et son tempérament dynamique le firent remarquer par les inspecteurs généraux qui venaient de Paris et qui lui confièrent la fonction d’inspecteur adjoint pendant une quinzaine d’années. Ce rôle primordial lui a permis d’exercer ses talents de chef ou plutôt de mentor pour beaucoup de professeurs d’espagnol au fur et à mesure que l’enseignement de la langue progressait à la Réunion. Beaucoup se souviennent de sa belle stature, de son humour et de son humanité.

           C’est ainsi qu’il créa, avec d’autres professeurs, l’AREA (Amitiés Réunion Espagne Amérique) qui permit aux collégiens et lycéens de l’île de se rendre en Espagne. L’association qu’il dirigeait prit vite de l’ampleur et d’une trentaine d’élèves en 1985, elle passa à parfois plus de 200 élèves par an en 2013. Nombre d’enseignants réunionnais en Espagnol ont avoué avoir décidé de se lancer dans l’enseignement de cette discipline grâce à ces séjours linguistiques qui leur permettaient de vivre dans des familles espagnoles en Castille et de connaître toute la richesse culturelle de l’Espagne.

                 Voici 2 ans, la maladie l’obligea à passer la main et grâce à la nouvelle présidente, Mathilde Minatchy, jeune et dynamique, l’action qu’il a menée pendant 30 ans, peut se poursuivre.

              Le départ de Joël, le 31 mars 2015 vers de nouveaux horizons inconnus, tel le « caballero andante » nous plonge dans la tristesse mais son action perdure.

                  Hommage soit rendu à cet homme si charismatique, ce métisse alsacien-breton, comme il aimait à dire avec humour, qui a choisi très jeune la Réunion comme terre d’accueil.