Qu'est-ce que voter ? La subversion du politique, par Jean LOMBARD

Qu’est-ce que voter ? La subversion du politique

Jean Lombard[1]

 Qu’est-ce que voter ? C’est une question qui nous renvoie à une expérience familière. C’est un dimanche. Vous entrez, généralement dans une salle de classe qui n’a pas tout-à-fait son air habituel. On annonce bientôt votre identité d’une voix de stentor. Ensuite vous essayez de prendre sur une table autant de petits papiers qu’il y a de piles, d’un geste plus ou moins habile. Dès que vous avez réussi, vous passez dans un espace muni d’un rideau plutôt malcommode. Là vous mettez un bulletin dans une enveloppe à la couleur délavée et au format étrange, parfois vous regardez, un peu songeur, les bulletins jetés par ceux qui vous ont précédé. Enfin, vous allez glisser l’enveloppe dans une grande boîte avant de signer un registre à l’endroit qu’on vous indique. Mais là, quelqu’un dit : « a voté ». Quelqu’un qui est de toute évidence le maître suprême de cette cérémonie annonce d’un ton assuré ce fait désormais accompli, cet évènement à la fois irréversible et un peu énigmatique : vous avez voté. Voter, c’était donc ça. Vous commencez au moins à comprendre pourquoi voter est un verbe qui se conjugue surtout au passé composé.

     Démos et politeia : deux concepts sous tension

En même temps, voter est évidemment autre chose que cet enchaînement de gestes, et il a fallu se battre pour avoir le droit de les accomplir librement. Pendant un des innombrables débats télévisés de la campagne présidentielle de 2012, car je ne veux pas me référer à l’actuelle, Alain Badiou avait fait à un journaliste acquis au système – excusez ce quasi pléonasme – qui rappelait l’acquis démocratique que représente le droit de vote cette remarque inattendue : le droit de vote, avait-il dit, n’est pas un problème, et d’ailleurs « nous votons tout le temps ». Le journaliste, sidéré par cette déclaration qui prend à revers brutalement le continuel discours convenu sur les vertus de la démocratie, confondue comme d’habitude avec l’existence d’élections, lui répond que voter tout le temps est justement le signe qu’on est en démocratie et il ajoute, sûr à l’avance de l’acquiescement de son invité, que le vote est encore, j’avais noté la formule, le moyen « le moins mauvais que nous ayons trouvé pour désigner nos chefs ». Là, bien entendu, Badiou, proteste et objecte à juste titre que cette théorie du moins mauvais ne peut pas impressionner un philosophe, que plus pire et moins pire sont des catégories politiques douteuses pour ne pas dire dangereuses – et nous le savons bien quand nous allons voter pour un candidat surtout pour empêcher un autre d’être élu. Il rappelle aussi que les électeurs peuvent se tromper, que ce sont des élections qui ont porté Hitler ainsi que quelques autres au pouvoir[2], comme quoi la théorie du candidat repoussoir, celui qui doit exister pour qu’on ait une raison de voter pour les autres, ne fonctionne pas à tous les coups. Plus généralement, même s’il est préférable de voter plutôt que de se battre, il n’y a pas de lien automatique entre majorité et vérité – et c’est bien d’ailleurs ce qui fait la limite de la démocratie élective. On voit donc que la question qu’est-ce que voter, au premier abord si anodine, se révèle autrement complexe si elle est posée dans la perspective du fonctionnement global du système politique, ce que, ce soir, je voudrais tenter de faire.

Il s’agit donc tout d’abord d’examiner cette sorte de tension qui dès l’origine a été essentielle à la politique, entre démos et politeia, dont nous apercevons la présence dans deux termes dont on fait aujourd’hui un usage assez souvent abusif ou désinvolte, démocratie et citoyenneté, citoyenneté étant issue de la forme latinisée et donc un peu affaiblie de politeia. Je dis tension parce que le degré d’existence et de réalité d’une démocratie est en effet corrélé et proportionné au contenu de la citoyenneté correspon-dante et qu’au fond la question qu’est-ce que voter ? exprime en raccourci cette problé-matique. Elle veut dire : est-ce qu’en votant, j’exerce une parcelle du pouvoir du démos, est-ce que si peu que ce soit j’agis vraiment sur les choses, est-ce que je prends part au gouvernement de la cité au titre de la souveraineté reconnue au peuple par la constitution, puisqu’en grec le même mot politeia désigne à la fois la citoyenneté et la constitution – et ce n’est pas un hasard puisque la constitution est un dispositif qui définit, entre autres choses, la manière dont les citoyens exercent le pouvoir qui leur a été reconnu lors de la fondation de la cité. Est-ce qu’en votant nous accomplissons un geste qui peut orienter le devenir de cette cité ? Si la réponse est non, c’est de démo-cratie, et par conséquent de liberté, que nous sommes privés par le système politique au titre duquel pourtant, dans une contradiction intenable, nous sommes appelés à voter : privés plus ou moins complètement, plus ou moins sournoisement et plus ou moins cyniquement, mais enfin privés. C’est ce point que je voudrais aborder en confrontant la modernité et l’Antiquité, car ce détour permet de revenir à la pureté initiale des notions et de remettre à zéro les compteurs conceptuels.

De fait, toute réflexion politique met en jeu, vingt-cinq siècles après leur inven-tion, des catégories, des concepts et un lexique qui nous ont été entièrement légués par la Grèce ancienne. Il est saisissant de voir à quel point l’examen de questions politiques actuelles, y compris d’une actualité brûlante, mobilise un appareil séman-tique et philosophique qui est inchangé depuis l’invention et la mise en place de la démocratie à Athènes. On voit dans les débats politiques contemporains comment la démocratie est invoquée continuellement, et il en est de même pour la citoyenneté, politeia étant construit sur polis, la cité, qui a donné aussi politikè, sous-entendu technè, la politique, c’est-à-dire l’art de gouverner la cité. Ce lexique nous rappelle que les Grecs ont institué la cité et donc créé la politique en même temps qu’ils inventaient le savoir, c’est-à-dire l’idée d’une connaissance placée sous le contrôle de la raison, la science donc, en même temps qu’ils donnaient un horizon aux choses avec l’invention de la philosophie et aussi en même temps qu’ils nommaient le monde – et c’est pourquoi il n’y a pas, au XXIème siècle encore, de langue morte plus vivante que le grec ancien. Notons au passage que même si certains, ne reculant ni devant le ridicule ni devant la honte, ont pu envisager récemment de rejeter hors de l’Europe et surtout de son avatar monétaire l’euro, le peuple grec jugé coupable d’endettement[3] – la seule véritable faute et le grand péché dans le monde d’aujourd’hui – il faut rappeler que l’Europe elle-même est une invention grecque, comme le dit son nom porté par la fille d’Océan, par la fille de Phénix enlevée par Zeus, par la mère de Minos et par d’autres personnages de la mythologie[4]. Chaque fois qu’on parle de la crise grecque, il faudrait aussi avoir à l’esprit qu’on applique à la Grèce un concept qu’elle nous a elle-même donné, tout comme elle nous a donné tant de choses : ce que nous avons reçu d’elle en héritage, c’est tout simplement le monde dans lequel nous vivons encore, autour de l’idée structurante de cosmos, c’est-à-dire d’ordre des choses. Nous ne pourrions même pas nommer la crise, cette crise qui est devenue le fonds de commerce inusable de la mondialisation, si la Grèce ancienne ne nous avait pas transmis krisis, la crise, c’est-à-dire l’instant décisif où il faut juger, qui est avec la clinique une magnifique invention des médecins hippocratiques[5].

Le philosophe et la cité : Socrate abstentionniste

 En tout cas, la politique, autre beau mot grec, est née de ce moment fondateur de l’Occident qu’a été l’avènement de la polis, indissociable de la conquête du logos par la philosophie. L’objet de la politique, dit Platon, « c’est l’unité de la cité, et le savoir qui convient à cet objet est la philosophie »[6]. Et il énonce dans le Parménide cette extraordinaire formule-clé de la politique qu’il faudrait rappeler à tous les politiciens qui, surtout en ce moment, nous appellent de façon compulsive et incantatoire au rassemblement : « sans unité, il est impossible d’être plusieurs »[7]. Socrate arpentant l’Agora et les rues avoisinantes pour s’entretenir avec ses concitoyens symbolise bien l’imbrication du philosophique et du politique qui a abouti à la conception grecque d’une société horizontale, donc égalitaire plutôt que hiérarchique, ce qui est évidemment la base de toute démocratie. Mais nous savons aussi, et j’allais presque dire au contraire, que Socrate, mobilisé à trois reprises, militaire courageux et défen-seur d’Athènes pendant la Guerre du Péloponnèse, qui est la guerre mondiale de l’époque, n’a plus participé par la suite aux affaires publiques, ne s’est plus rendu à l’Assemblée et n’allait donc plus voter. Socrate était donc abstentionniste et il a rappelé lors de son procès qu’il n’avait jamais exercé de magistrature[8], ce qui ne l’avait pas empêché de construire philosophiquement la cité. Car voter était déjà alors une action et une notion ambivalentes. Or on ne cesse à présent d’invoquer la démocratie et de s’en prévaloir et on affiche une foi totale pour ne pas dire aveugle non pas tellement dans la démocratie elle-même mais dans un parmi d’autres de ses aspects qui est justement le vote. Car s’il est dans le discours politique actuel un point qui semble incontestable, c’est bien la valeur éminente du vote, le caractère hautement démocra-tique de toute élection. En fait, l’élection s’est identifiée peu à peu à la vie démocratique elle-même, dont elle nous semble être à la fois le contenu et la modalité, le moyen et la garantie. Tout se passe comme si l’idée d’élection était protégée par une étrange procédure logique que j’appellerai la preuve par l’apparente irrecevabilité du contraire. J’en énonce ici de mon mieux le principe : est nécessairement vrai et bénéfique tout ce dont le contraire ne peut être accepté ou jugé acceptable. Par exemple, aucun exercice du pouvoir, aucun mode de gouvernement qui s’exonère de l’élection ne peut être considéré comme démocratique parce qu’en effet, là où il n’y a pas de vote, le plus souvent il n’y a pas de liberté, comme l’histoire nous l’apprend. Et par conséquent, en sens inverse, le vote attesterait par sa seule existence qu’on est en démocratie et que le pouvoir appartient au peuple. La question est donc tout d’abord de savoir si l’élection est bien à elle seule un indicateur de démocratie.

Le vote, signe de liberté ? 

On sait qu’il n’y a pas d’élection, à présent, sans un appel général au sens civique : il faut, nous dit-on, faire son devoir de citoyen. Cette valeur du vote, sans cesse répétée, fait partie d’une nébuleuse dont l’idéal démocratique est le centre. Le geste de déposer un bulletin dans l’urne est magnifié. Le vote est un cérémonial, il se fait en habits du dimanche, sous les yeux de la communauté. Il est à lui seul une célébration de la République, à laquelle l’abstentionniste semble se refuser[9]. Les candidats les plus connus sont filmés par les chaînes de télévision dans leurs bureaux de vote et au milieu de leurs électeurs. Ils sont pour un moment redevenus comme eux et donnent une image forte de l’égalité républicaine. Le scrutin est représenté comme un ultime rassemblement où la liberté connaît, au moins pendant quelques heures, c’est-à-dire jusqu’au résultat connu le soir-même, une sorte d’apothéose.

Ce prestige du choix des élus par le peuple et de l’élection en tant qu’indispensa-ble moyen de décision démocratique s’étend de loin en loin à toute la vie de la cité. Il faut à présent voter pour tout. Un choix doit-il être fait qui intéresse un groupe, même informel ? On mettra aux voix les possibilités qui s’offrent. Un spectacle télévi-sé de chant ou de danse est-il prévu, en complément aux débats politiques et aux recettes de cuisine qui forment l’essentiel des programmes de télé ? On l’organisera en forme de concours et le public enverra ses avis par SMS. Nous voyons chaque jour qu’élire des gagnants est une des grandes activités du monde médiatique, qui aime mettre en scène les processus de choix plus encore que les éléments entre lesquels il faut choisir, car élire des gagnants c’est aussi éliminer les perdants et leur offrir en direct un destin tragique qui vient alimenter le pathos ambiant. Les classements qu’on veut tellement abolir à l’école ont retrouvé un avenir dans les shows télévisés. Nous vivons ainsi dans une perpétuelle ambiance de scrutin, dans un monde qui vole d’élection en élection : on vote pour les Star’Ac en tous genres, pour le choix de Miss, aux scrutins souvent litigieux, pour les récompenses et les prix de toutes sortes, pour les personnalités les plus aimées (ou les plus détestées), la meilleure voiture, le plat du jour, le vin du mois, le livre du siècle. Cette distribution de prix sans fin fait recette et elle crée une continuelle surenchère du succès. Les sondages, politiques ou non, sont aussi des votes fantomatiques qui ne disent pas leur nom, des mini-scrutins déguisés, des ombres étranges d’objets non advenus et qui souvent n’adviendront pas, des agents irréels qui conditionnent le réel. Le vote, marqueur de la démocratie, est devenu l’emblème et le fétiche de la liberté du monde ou de ce qu’il en reste.

On peut se demander pourtant si la valeur et la force du vote sont établis du seul fait que son absence signifierait un défaut de démocratie, autrement dit si l’irrecevabi-lité du contraire est en ce domaine un moyen de preuve suffisant. Une élection atteste-t-elle d’une liberté politique effective ? Voter, est-ce bien exprimer un véritable choix ? Quand il vote pour désigner ses représentants ou ses chefs, ce qui est l’essentiel des scrutins modernes, le citoyen accomplit-il un geste qui a de réelles conséquences pour la cité ? Le temps suivant de notre questionnement doit donc être : que se passe-t-il juste après qu’ait été prononcée la formule sacramentelle « a voté » ? C’est toute la question centrale de la représentation. Il faut bien entendu distinguer les consultations où est demandé un avis valant décision, par exemple un référendum, et celles, bien plus fréquentes, où le peuple est appelé à choisir ses représentants ou ses chefs, les élections législatives ou les présidentielles. On notera qu’on dit référendum d’un mot latin mais que la plupart des cités antiques avaient pratiqué, avec leurs assemblées du peuple composées de l’ensemble des citoyens, un référendum permanent et qu’elles n’avaient donc pas recours au référendum tel que nous l’entendons. En outre, l’expression démocratie participative, à présent si en honneur et qui apparaît comme une innovation hardie, serait passée en Grèce ancienne pour ce qu’elle est en réalité, c’est-à-dire, au regard de l’idéal démocratique, un pléonasme.

L’élection ou le choix de son maître

Quoi qu’il en soit, les deux sortes de consultation électorale sont très différentes : le pouvoir va être délégué dans des législatives ou les présidentielles (il s’agit de décider à qui) alors qu’il est directement exercé dans le référendum, une fois le scrutin validé (il s’agit de décider que). Ainsi, comme on le sait, le 29 mai 2005, 55 % des français ont rejeté par référendum « la ratification du traité établissant une Constitution pour l'Europe ». En février 2008, la ratification du Traité de Lisbonne, qui a été la décision exactement inverse, a été acquise par voie parlementaire. Ce qui signifie en clair que l’Europe est une affaire sérieuse « dont on ne saurait confier la destinée aux aléas du suffrage universel »[10]. Il faut bien comprendre que ce n’est pas seulement la question de l’Europe mais en vérité tout le champ de la politique qui ne peut plus être abandonné aux profanes imprévisibles et dangereux que sont les électeurs, et c’est pourquoi l’habitude se prend de faire voter autant qu’il faudra jusqu’à ce que la décision attendue par les gouvernants en place soit enfin adoptée. Le suffrage, même direct, peut toujours être « instrumentalisé », c’est même inévitable qu’il le soit[11].

Dans l’exercice indirect, le peuple désigne ceux qui vont le représenter ou le diriger, c’est-à-dire exercer le pouvoir en son nom, pour gouverner la cité. D’une certaine façon, voter, en ce sens, c’est de loin en loin choisir son maître[12] : comme Sartre l’a dit un jour, « je vote veut dire je me démets de ma souveraineté au profit de Untel »[13]. Mais celui ou celle que j’ai élu(e), malgré l’idée d’une sorte de pouvoir absolu de décision qu’illustre la symbolique de l’isoloir, en réalité je ne l’ai pas élu tout seul ni dans une totale liberté. Le processus qui a abouti au résultat est très complexe, et ce que l’élu fera ensuite en mon nom en tant qu’élu, il ne le fera pas non plus tout seul ni dans une liberté absolue. Tout aussi complexes sont les combinaisons de facteurs de tous ordres qui viendront conditionner ses actions et leur conformité ou leur non-conformité avec le mandat que les électeurs lui ont donné ou non, explicitement ou non, et avec ce qu’il s’était lui-même plus ou moins clairement engagé à faire. On voit le tissu inextricable que forme ce réseau d’intentions et d’actes, de causes et de consé-quences, d’apparences et de réalités. De plus, malgré leur convergence d’un jour, tous ceux qui ont voté de la même manière, pour tel candidat ou pour tel parti, n’ont pas nécessairement voulu tout à fait la même chose : c’est l’ambiguïté qu’on trouve à nouveau dans le mot rassembler, dont nous avons déjà parlé. Il faudrait consacrer une réflexion attentive et conséquente, que je n’ai pas le temps de conduire ici, à la terminologie politique actuelle, qui permet de donner en permanence l’impression d’une démocratie active, efficace, consensuelle et fidèle à ses principes. Il n’y a pas que rassembler, en effet, il faudrait analyser aussi faire bouger les lignes, expression qui crée parfaitement l’illusion du mouvement, ou bien la réforme : il faut dire la réforme, sur le ton de l’évidence, en sous-entendant qu’elle s’impose et qu’il n’y en a pas d’autre possible mais sans dire la réforme de quoi bien entendu, puisqu’en fait de réforme il s’agit généralement, sous le poids des impératifs néolibéraux, de supprimer des principes acquis antérieurement par des luttes courageuses, pour permettre à tous les citoyens d’accéder à des conditions de vie acceptables, autrement dit pour essayer de rendre la cité heureuse, ce qui est le but véritable de l’action politique. Platon disait que le changement (donc ce que nous appelons la réforme) est une bonne chose seulement si on change pour quelque chose de mieux et non pour quelque chose de plus mal ou juste pour changer – nous ferions bien de nous en souvenir. Pour cette raison, une grande part de l’art politico-économico-médiatique d’aujour-d’hui consiste à mettre en place de grands et beaux concepts de contenu négatif mais d’apparence positive. Un des principaux succès dans le genre est sans doute la notion de compétitivité, valeur suprême dans l’univers du profit, qui derrière sa rutilante positivité de surface ne porte en elle que de la négativité si on l’examine en termes de salaires (diminués), d’emplois (supprimés ou déplacés), de conditions de travail (dégradées), et tant d’autres conséquences néfastes du jeu effréné de la concurrence et de la dérégulation.

Mais je reviens à l’élection. Les conditions de désignation, d’exercice et ensuite de compte-rendu du mandat électif renvoient à la problématique, absolument centrale en démocratie, du principe et des effets de la représentation. On sait qu’à l’origine le pouvoir appartenait, dans les cités antiques, au peuple assemblé, dans des conditions qui sont très différentes de celles que connaissent aujourd’hui la plupart des États. Les cités grecques étaient petites à notre échelle, et en outre dans chacune d’elles tous les habitants n’étaient pas citoyens. À Athènes, qui a alors 300.000 habitants, leur nombre a varié de 30.000 à 60.000, aux Vème et IVème siècles av. J.-C., lorsqu’est née et s’est peu à peu affirmée la démocratie[14]. Pourtant, ce qui importe, ce ne sont pas les conditions pratiques, car le monde moderne aurait sans aucun doute les moyens techniques de réaliser un rassemblement, fût-il virtuel, où le peuple serait consulté, mais le principe en lui-même. Il faut avoir à l’esprit que la démocratie n’a été d’abord pensée que sous sa forme directe, alors que les régimes prétendus démocratiques modernes sont tous représentatifs et indirects. Longtemps la démocratie avait été jugée directe par essence et les systèmes représentatifs tenus pour antidémocratiques[15].

À l’époque révolutionnaire, gouvernement représentatif se disait par opposition à monarchie ou à Ancien Régime, sans aucune référence à l’idée de démocratie. L’impor-tant pour les révolutionnaires, en France comme en Amérique, ce n’était pas tant la souveraineté du peuple que le remplacement du principe de l’hérédité par une autre forme de désignation qui a été l’élection. Dans la société du XVIIIème siècle, où déjà l’activité économique commençait à tout dominer, les citoyens ont été pris dans la nécessité de confier le gouvernement à d’autres pendant qu’eux-mêmes s’activeraient à produire des richesses, ce qui est une préfiguration saisissante de la modernité. On connaît là-dessus les analyses prophétiques que Rousseau, adversaire résolu de la représentation, faisait des « Députés et Représentants ». « La Souveraineté ne peut être représentée, dit-il, par la même raison qu’elle ne peut être aliénée ; elle consiste essentiel-lement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point : elle est la même ou elle est autre, il n’y a point de milieu. Les députés du peuple ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définiti-vement. Toute loi que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle »[16]. Et un peu plus loin il ajoute : « à l’instant qu’un peuple se donne des Représentants il n’est plus libre, il n’est plus ». Par la suite, Rousseau a assoupli un peu sa position sur le rôle des députés. Dans Considérations sur le Gouvernement de Pologne, il leur accorde une place, à deux conditions précises : l’une est qu’ils soient changés souvent – ce n’est pas le cumul des mandats comme aujourd’hui mais leur durée qui était visée – l’autre est que les députés soient porteurs de « mandats impératifs » qui les obligent à soutenir une politique définie d’avance et leur interdit de s’en écarter. On notera la modernité des propos de Rousseau : imaginons quel monde de rêve ce serait si les parlemen-taires faisaient tous à l’Assemblée ce pour quoi nous les y avons envoyés.

   Représentation et présence absente en démocratie

Mais renouveler souvent les représentants du peuple, ce serait assurer la rotation que les Grecs confiaient au tirage au sort, en application du principe selon lequel il faut que les mêmes se trouvent tour à tour gouvernants et gouvernés. Seule la démocratie directe permet donc, comme le dit Rousseau, un bon gouvernement, parce que seules les lois votées par le peuple sont démocratiques : seules elles ont la propriété de ne pouvoir être injustes, parce qu’elles sont faites par le peuple et que, je cite de nouveau, « nul n’est injuste envers lui-même ». Le troisième temps de notre réflexion sera donc la question de la présence et de l’absence du peuple en démocratie, ou plutôt, comme nous le verrons, de ce qu’on pourrait appeler sa présence absente.

Dans un système représentatif, le peuple ne fait pas les lois, du moins au sens où l’entendait Rousseau : il les fait faire, il en délègue la conception et la confection. Il n’exerce finalement le pouvoir qu’au moment somme toute assez bref de l’élection, avant d’en être privé pendant tout le temps du mandat qu’il a confié. Voter, en un sens, nous venons de le voir, c’est à intervalles réguliers choisir ses maîtres. Je vote puis, d’une certaine façon, je m’absente, d’une absence citoyenne, dirons-nous, jusqu’à un vote ultérieur, qui sera d’ailleurs le seul moyen de réparer mon erreur ou de confirmer ou modifier mon choix. Seule la répétition des scrutins confère un certain pouvoir au peuple, qui conserve la liberté d’utiliser, à l’élection suivante, une espèce de touche efface, une possibilité a posteriori d’annulation ou plutôt d’inversion. Cette possibilité, souvent mise en œuvre, fait de chaque élection une occasion, selon la for-mule consacrée, de « sortir les sortants », ce qui fait de la vie politique « une sorte de noria » où immanquablement « les entrants sont les anciens sortants »[17]. Dans le lexique à la mode, cela s’appelle l’alternance, terme qui doit être employé absolument comme réforme ou rassembler sans préciser ce qui alterne au juste, de peur de le savoir, car il est clair que le pouvoir d’annulation et d’inversion dont disposent les électeurs d’un scrutin à l’autre disparaît complètement quand les sortants et les entrants sont porteurs à peu près de la même politique. On ne peut plus se cacher alors que le vote est devenu, d’élection en élection, le bras armé d’un conservatisme inébranlable et que seuls des évènements peuvent donner, de temps en temps, la parole au peuple.

Quoi qu’il en soit, le vote, en désignant des élus, entraîne une absence consentie du peuple pour une période donnée, exactement de la même façon que le peuple assemblé, en sens inverse, ferait disparaître les élus : là « où se trouve le Représenté, il n’y a plus de Représentant », notait Rousseau dans une description du livre III du Contrat social[18]. De façon symétrique, dans nos démocraties représentatives, le peuple disparaît derrière ses élus, car les élus rédigent des constitutions qui maintiennent un équilibre favorable à leur pouvoir, de sorte que si des citoyens lucides veulent rendre le pouvoir au peuple, ils doivent trouver le moyen d’assurer eux-mêmes la fonction constituante.

Reprenons le cas d’Athènes dans l’Antiquité. L’Assemblée athénienne vote les lois et prononce l’ostracisme[19]. Donc le citoyen, d’une façon ou d’une autre, administre la cité. À côté de l’assemblée, la Boulè (le Conseil), composée de 500 citoyens de plus de trente ans, tirés au sort, volontaires, renouvelés chaque année. Un examen prélimi-naire de capacité légale est prévu pour limiter dans certains cas les effets malheureux du tirage au sort[20]. Un citoyen ne peut être bouleute (membre de la Boulè), que deux fois non successives – il y a là une des nombreuses précautions prises par les Grecs pour protéger la démocratie en empêchant la formation d’une classe politique. Enfin la mise en œuvre de la politique décidée par le peuple d’Athènes et l’administration de la cité qui en découle sont confiées à ce qu’on appelle alors la magistrature, 700 magistrats qui eux sont élus pour un an parmi les citoyens non privés de leurs droits civiques, au terme d’une procédure permettant d’éliminer ceux dont l’insuffisance personnelle ou la conviction oligarchique serait démontrée. Ces magistrats sont contrôlés par l’Assemblée de façon stricte, afin qu’ils ne puissent mettre en place aucun pouvoir personnel ni provoquer aucune dérive. Ils sont soumis à ce qu’on appelle en grec l’euthyna, la reddition des comptes au sortir de charge, le compte-rendu de fin de mandat. Le cas échéant, ils sont l’objet de poursuites et de sanctions.

On voit que l’Assemblée du peuple jouait un rôle absolument central, même si des fonctions importantes étaient exercées par les magistrats, et il est remarquable qu’une bonne partie du travail ait été confié à des citoyens tirés au sort. Ce système de sélec-tion associant volontariat, tirage au sort, encadrement et vérification a priori et a posteriori a duré deux siècles, soit davantage que toutes nos Républiques, ce qui tend à montrer qu’il a peut-être donné jusqu’à un certain point satisfaction. Le peuple n’exerçait pas directement la totalité du pouvoir - il s’en fallait de beaucoup - et de ce fait la démocratie ne résidait pas seulement dans la place du démos, mais surtout dans celle qu’occupait le tirage au sort en tant que moyen de désignation non aristocratique, autrement dit ne reposant pas sur l’existence d’une élite politique ou d’un corps de politiciens professionnels. C’est bien ce qui en fait l’intérêt, car il ne peut s’agir dans nos démocraties modernes de substituer complètement le tirage au sort aux élections. L’analyse de la place du tirage au sort dans les démocraties anciennes doit plutôt nous éclairer sur les moyens à mettre en œuvre pour empêcher la démocratie de dériver vers ce qui est en vérité son contraire, comme par exemple, dans notre cadre néolibéral mondialisé, l’étroite oligarchie qui est issue d’une captation ploutocratique du pouvoir. Pour les inventeurs de la démocratie, le tirage au sort était seul démo-cratique et l’élection, au contraire, était oligarchique »[21].

Le tirage au sort garantit, en effet, l’alternance de commandement et d’obéissance qui est le fondement de la cité démocratique, où dans l’idéal tout le peuple doit être tour à tour sujet et auteur des lois, gouvernant et gouverné[22]. Le recours au tirage au sort met en lumière un autre trait essentiel de la conception grecque de la démocratie, qui est le principe de la possession par chaque citoyen des qualités voulues pour gouverner la cité. Aucune compétence spéciale n’est requise et ne peut donc être exigée pour l’exercice d’une responsabilité politique et c’est finalement ce qui rend la démocratie possible et effective. Platon soulignait déjà dans le Protagoras qu’il n’y aurait pas de cités si chaque citoyen ne possédait pas une aptitude politique. L’art politique ne doit pas être confondu avec les arts démiurgiques du monde prométhéen, où chaque spécialité suppose des spécialistes[23]. Il est un art auquel tous ont également qualité pour accéder – ce que les Grecs ont appelé isonomie, égalité citoyenne ou politique. Sans ce postulat de l’isonomie il n’y aurait eu - et il n’y aurait encore - ni démocratie ni politique ni même cité possible. Pour que la démocratie soit réelle, il faut admettre comme principe absolu la compétence politique de tout citoyen et ne pas la confondre avec la technique utile à la gestion de la cité.

L’observation de la constitution athénienne met en évidence un autre trait majeur qui est, par rapport au fonctionnement des démocraties modernes, une inversion des attributions entre le peuple et le gouvernement. À Athènes, le peuple assemblé oriente et définit lui-même, donc de la manière la plus directe qui soit, la politique de la cité, sans l’intervention d’aucune sorte d’élection et c’est l’administration chargée de la réalisation de cette politique qui, elle, est désignée par une élection. Dans le système représentatif qui est le nôtre, c’est au contraire l’orientation politique qui est décidée de manière indirecte, puisqu’elle est confiée à des élus, et c’est l’administration qui n’est pas élue mais nommée. En outre, dans les états modernes, le contrôle de l’action politique et donc du travail des élus ne se fait que par l’élection suivante : les régimes représentatifs actuels ont renoncé à assurer la rotation essentielle à la démocratie[24] et ils ont plus que jamais concentré la réalité du pouvoir dans les mains d’une classe politique. Personne ne peut contester que nous vivons maintenant dans une oligarchie de fait, où tous les pouvoirs, politiques, économiques, financiers et médiatiques sont concentrés dans les mêmes mains. Par exemple, nous voyons bien comment le système politico-médiatique s’active pour empêcher par tous les moyens qu’accède au pouvoir ou même que puisse être candidat un homme ou une femme qui voudrait modifier si peu que ce soit les règles du jeu politique ou les équilibres en vigueur.

Le tirage au sort n’est donc pas simplement une pratique archaïque vaguement superstitieuse. Il correspond au contraire à la préservation de valeurs démocratiques fondamentales et c’est à ce titre qu’il mérite notre attention. Il n’est d’ailleurs pas une particularité du monde antique : l’Occident l’a pratiqué à d’autres époques, par exemple dans les florissantes républiques italiennes de la Renaissance. Au XVIIIème siècle, Montesquieu en fait l’éloge[25], soulignant que tirer au sort crée une situation d’égalité entre gouvernants et gouvernés, source de la démocratie par opposition à la présence absente du peuple dans les systèmes de représentation.

La genèse du vote futile et la subversion du politique

Le principe de la représentation s’appuie sur l’idée que les élus forment un micro-cosme délibérant qui reproduit les conditions de la prise de décision populaire. Et un parlement est en effet une réalité plurielle qui reflète plus ou moins la diversité de la cité. Les citoyens ayant désigné en principe à leur image ceux qui vont diriger les affaires communes, sont fondés à croire que ces élus délibéreront comme eux-mêmes le feraient si l’obstacle du nombre ne les empêchait pas de s’assembler. Or ce dispositif finit par n’avoir de démocratique, à beaucoup d’égards, que la trompeuse apparence. J’évoquerai donc pour finir le phénomène qui dans le contexte de l’hypermodernité vient perturber, dénaturer et même interrompre la démocratie : je le désignerai par ses deux principaux aspects, la genèse du vote futile et la subversion du politique.

     On sait en effet qu’il existe dans tout système représentatif un risque pratiquement congénital de déficit démocratique. De tous temps, l’élection a été dénoncée pour ce qu’elle comporte d’illusoire, jusqu’aux récents slogans plus radicaux comme élections pièges à con, devenu le titre d’un livre qui traite, je cite ici son auteur Jean Salem, du « cirque électoral actuel, [de] la confiscation du pouvoir que ce cirque autorise et entretient sous nos yeux » et du « régime d'élection ininterrompue dans lequel vit aujourd'hui le citoyen de démocraties épuisées »[26]. Tocqueville pensait déjà, en ce sens, au début du XIXème siècle, que la démocratie risque de devenir une sorte de tyrannie douce. Les inconvénients de la représentation tiennent à ce qu’elle est et, si je puis dire, à ce qu’elle ne peut pas ne pas être. Le premier d’entre eux est lié à la contradiction qui est au cœur de l’élection, puisque celle-ci consiste par définition à désigner des citoyens substantiellement semblables aux autres et en même temps à les choisir au contraire pour ce qui les distingue des autres. Dans toute élection, il s’agit de conjuguer l’idéal d’égalité avec la sélection, qui est inégalitaire par nature.

Second point, la dynamique du choix est rendue plus complexe encore par le fait que rien ne définit a priori ce que les électeurs attendent du futur élu, de sorte que les candidats doivent parier sur ce profil irréel et spéculer sur ce qui pourrait les faire préférer à leurs adversaires. L’élite élective qui se constitue est le reflet de l’aisance personnelle, intellectuelle, économique, sociale ou d’un profil tendance bien plus que le signe d’une excellence politique à proprement parler : un présumé bon dirigeant se définit culturellement, idéologiquement, de sorte que toute élection, démocratique dans sa forme, est aristocratique dans son principe, puisqu’elle procède largement de la séduction. Le plus habile dans la promotion de ses propres intérêts aura toutes chances de paraître un zélé défenseur de l’intérêt général. Le principe qui prévaut, peut-être inconsciemment, est celui-ci : si vous voulez prospérer, votez pour des riches, au moins ils ont fait leurs preuves.

Troisième point, le choix dépend aussi d’autres aspects du comportement élec-toral, tenant cette fois au système des partis. La fidélité à une organisation ou à une famille politique, souvent transmise d’une génération à l’autre ou bien au sein d’un même milieu, oriente le vote en interférant avec le choix de personnalité, car la confiance exprimée lors du scrutin s’adresse alors dans des proportions variables et incalculables au candidat, à son parti, à une idéologie ou à un type de programme, et cette imbrication se retrouvera après l’élection, car un député est élu de son parti autant que de ses électeurs et à cet égard il n’est pas non plus libre de toutes ses décisions. Plus que jamais les analyses de Simone Weil révèlent toute leur justesse : un parti politique, disait-elle dès 1940 dans les Écrits de Londres, « est une machine […] à exercer une pression collective sur la pensée de chacun. L’unique fin [d’un parti] est sa propre croissance et cela sans limite [et il serait totalitaire s’il n’y avait pas les autres partis] »[27].

Par ailleurs, la dégradation actuelle des programmes politiques en promesses de campagne symbolise parfaitement la déperdition démocratique et la chute accélérée du politique dans la communication. Ce qui reste de ces programmes se retourne contre le principe de décision démocratique en imposant à terme un ensemble de mesures allant de soi et échappant à un véritable débat alors que certaines d’entre elles seulement ont pu séduire les électeurs, qui étaient réservés sur d’autres. Paradoxa-lement, plus les projets brandis par un candidat sont précis et complets au cours de la campagne et moins ils laissent place, pour l’avenir, à une délibération démocra-tique. Une fois élu, il pourra vous dire vous avez voté pour moi, alors taisez-vous : c’est ce qu’on appelle avoir la légitimité, notion qui recouvre dans ce cas l’empêchement de la démocratie beaucoup plus que son expression.

Enfin, pour un ensemble de raisons, les citoyens, contrairement à ce qu’on veut leur faire croire, ne peuvent pas déterminer par leurs votes les décisions politiques ni exprimer une volonté dont les élus assureraient la traduction – d’ailleurs une fois élus, rien ne les y oblige. Cela ne tient pas à une mauvaise pratique, qu’on pourrait amender, mais à la nature même des démocraties représentatives : celles-ci, disait Schumpeter, sont des systèmes « aboutissant à des décisions politiques » au sens où des individus acquièrent le pouvoir de statuer sur ces décisions à l’issue d’une lutte concurrentielle portant sur les votes du peuple »[28]. Dans ce contexte, voter c’est seulement désigner, parmi des concurrents, ceux dont les vues, les conceptions et les volontés - jamais entièrement prévisibles et jamais garanties - deviendront en temps voulu des décisions politiques. Certes, par leurs votes, les électeurs peuvent envoyer un message, comme on dit les soirs de résultats et tous les gouvernants déclarent toujours avoir entendu ce message, mais sans changer pour autant les politiques en cours : dans le lexique de la communication politique, cette obstination antirépublicaine s’appelle joliment garder le cap. On voit en tout cas que par lui-même, en raison de sa structure propre, le système représentatif atténue, infléchit et finalement neutralise le vote des citoyens, c’est-à-dire la portée démocratique du suffrage.

Enfin ce repli de la démocratie s’aggrave sous l’effet d’une double subversion du politique, par l’économique et par le médiatique, et il y a là une caractéristique essentielle de la modernité.

L’économique, d’abord. La conduite de la cité relève aujourd’hui d’un pouvoir qui semble toujours venu d’ailleurs parce qu’il est soumis aux impulsions, directes ou indirectes, de l’économie mondialisée, relayée pour nous par l’Union européenne, dont les prescriptions déterminent et enserrent le projet politique de chaque nation[29]. Peu importe donc, en un certain sens, le parti ou le candidat qui est élu, puisque la politique qu’il conduira, asservie à l’économie, sera à peu de choses près celle que son adversaire aurait aussi choisie s’il avait été élu. En ce sens, voter c’est de moins en moins choisir un avenir et de plus en plus choisir un style. En parallèle, mettre un bulletin dans l’urne, donc voter, au sens réduit d’aujourd’hui, c’est contribuer non à un scénario mais à un casting. À chaque scrutin, le peuple est non plus consulté mais pris à témoin, et les élections ont pour principale fonction d’accréditer le système – et c’est ce qu’on a appelé très justement la « dictature des élections »[30]. Il ne reste plus guère de démocratique que le pouvoir négatif, déjà évoqué, qui permet aux citoyens de renvoyer leurs dirigeants à la fin du mandat, sans garantie que leurs remplaçants conduisent une politique différente, puisque le pouvoir insaisissable qui, dans le village global dont parlait Mac Luhan[31] se trouve partout et nulle part, rendant toute décision captive et donc, en ce sens, toute élection futile[32] – c’est pourquoi on insiste tant pour présenter d’avance une élection qui arrive comme absolument décisive et donc historique : nous sommes la seule époque jusqu’ici où historique veut souvent dire simplement présent.

En tout cas, il n’y a en pratique qu’un seul programme politique possible ou du moins perpétuellement présenté comme tel, celui qui est déduit des exigences de l’économie. C’est ce qu’on appelle tenir compte des réalités. « Il y a les réalités », nous dit-on. Autrement dit, il peut y avoir une alternance mais il n’y a pas d’alternative. De ce fait, les fameux programmes qu’on somme les candidats de décliner en 10, 20 ou 123 mesures, sont surtout des produits marketing bons à occuper l’opinion et à lui faire accepter le conservatisme ambiant. Marx voyait dans les gouvernements en place des fondés de pouvoir du capital, mais plus que jamais, dans une démocratie au goût du jour, ils doivent non seulement maintenir l’ordre établi mais assurer la croissance perpétuelle et le profit sans limite voulus par l’absolutisme économique au pouvoir.

L’accaparement médiatique qui en résulte pour une large part est le second aspect de la subversion du politique. Il provoque sous couvert d’information une fausse démocratie publique au service de l’oligarchie globale. Chacun peut voir chaque jour que les métiers du commentaire connaissent une flambée inédite, que les plateaux de télévision sont occupés en permanence par des politologues, des éditorialistes, des spécialistes de l’opinion et experts en communication chargés d’effectuer pour nous un soi-disant décryptage de l’actualité, et du même coup un vigilant encadrement de l’opinion. Car la vraie finalité de ce décryptage permanent – et de surcroît consacré à des choses qui ne sont pas cryptées – c’est de toute évidence d’associer l’information et son encadrement : on me dit ce qui est ou ce qui va être et, avant même que j’aie le temps de l’examiner, ce que je dois en penser.

On observe à quel point le système médiatique s’appuie sur la « stratégie de l’émotion ». Dans l’émotion, celle du deuil, celle de la douleur, celle des commémora-tions et hommages, si fréquents dans nos sociétés pathophiles, comme dit Catherine Kintzler[33], c’est-à-dire aimant le pathos, le citoyen est fait spectateur et il « s’en remet au ressenti plutôt qu’à la raison ». Or « l’émotion abolit la distance entre le sujet et l’objet » et elle « empêche le recul nécessaire à la pensée », devenant « un défi pour la démocratie »[34]. Dans l’Esquisse d’une théorie des émotions, Jean-Paul Sartre disait que « la conscience qui s’émeut ressemble assez à la conscience qui s’endort ». En ce sens, la télévision procède à un « embrigadement consenti »[35], sans trêve ni repos. On sait bien, aussi, que la construction et la destruction de l’image des acteurs politiques, élus ou candidats, relèvent d’un mécanisme dans lequel commenter, c’est tantôt faire exister tantôt au contraire déconsidérer. Sur ce point, je ne peux qu’inviter tout un chacun à regarder attentivement comment la télévision utilise avec une constance il est vrai sélective ce qu’on pourrait appeler l’interview à charge, où les questions posées par le journaliste à l’invité sont déjà par avance des réfutations de ses réponses – et encore s’il arrive à les placer malgré l’arrivée en rafales d’objections, d’interruptions et de questions nouvelles plus malveillantes encore. Dès la première minute de l’entretien, vous connaissez mieux les convictions politiques du journaliste que celles de son invité. Même si le but de ce type d’émission est de donner la parole, en ce moment aux candidats à l’élection présidentielle, il ne fait pas bon passer à l’antenne pour exposer quoi que ce soit qui ne serait pas entièrement conforme au discours économique dominant, car la réplique sera impitoyable et émaillée de ces chiffres dont les interviewers et experts autoproclamés sont armés jusqu’aux dents. Tous ces chiffres impressionnent d’autant plus l’électeur moyen qu’il est désarmé devant cet appareil savant qu’il n’a pas sur le moment les moyens de maîtriser. Le journaliste a beau jeu alors d’objecter que telles ou telles mesures proposées dans le programme qu’on vient de présenter ne sont pas financées, exactement comme une ménagère demande à ses enfants partant chez l’épicier s’ils ont bien pris leur porte-monnaie. On veut bien parler de l’avenir, mais l’avenir est payable d’avance. La République des fins est terminée, vive la République des moyens. Bonjour, nous sommes heureux de vous recevoir sur ce plateau, mais dites-moi, je vois dans votre programme que votre mesure n° 14 n’est pas financée, que signifie ? Vous ne savez pas compter ? Comme si la politique ce n’était pas aussi de bousculer les comptes et non de les maintenir à tout jamais dans un même tragique équilibre. Comme si la démocratie ce n’était pas pour le peuple un pouvoir inaliénable de dire non, y compris aux normes comptables d’un monde sans autre idéal. Si on avait commencé par faire les comptes, il n’y aurait pas eu de Nuit du 4 août en 1789 parce que l’abolition des privilèges n’était pas financée.

En réalité, à travers un déferlement ininterrompu de pseudo-controverses, le système médiatique réaffirme et glorifie sans cesse, malgré les signes répétés de son inéluctable échec, le projet néo-libéral mondialisé premier bénéficiaire de la preuve par l’irrecevabilité du contraire dont nous parlions en commençant. Car c’est la société de marché qui gouverne, bien plus que la société civile. Dès lors la démocratie n’est que l’ultime liberté de choisir les modalités et les porte-paroles de notre asservissement à l’économie. Je vous renvoie à l’étude de Maurizio Lazzarato dans Gouverner par la dette[36] : « [la dette], dit-il, n’est pas d’abord une affaire comptable, mais un rapport politique d’asservissement et d’assujettissement ». Elle devient à un moment donné « infinie, inexpiable, impayable » et elle sert alors à « discipliner les populations […] voire à suspendre la démocratie au profit de gouvernements techniques subordonnés aux intérêts du capital »[37]. On peut se poser la question : quelle place y a-t-il pour des nations démocratiques dans un système mondialisé ? Peut-il y avoir des lois nationales quand les contraintes s’imposent de l’extérieur ? Peut-on gouverner un pays d’une façon juste s’il y a des frontières pour les dettes et pas de frontières pour les profits ?

 Voter : démocratie et illusion démocratique

Mais faire ces remarques, c’est évidemment s’exposer aux foudres du libéralisme triomphant. Par exemple, Alain Minc nous dit dans un livre qu’il a appelé Ce monde qui vient[38] qu’il faudrait en finir une fois pour toutes avec « le syndrome du village gaulois » car c’est selon lui « une question de survie ». D’un côté, on peut regretter de voir appeler syndrome gaulois ce qui est au fond la trace encore lumineuse des idéaux de la Révolution que la France a apportés au monde. D’autre part, qu’un monde vienne, sans qu’il soit possible de l’accepter ou de le refuser, c’est le signe de la fin de la politique, tragiquement réduite à l’économique – et c’est un projet fou de réduire le monde des hommes à n’être qu’un marché. Ce risque avait été prophétiquement décrit par Platon. L’économie « est ambivalente », disait Platon en substance, car « elle fait et elle défait la cité ». C’est en effet le désir de faire des affaires qui pousse les hommes à s’associer et en ce sens l’économie fait la cité, elle en est la source et le ressort. Mais si ce désir et tous les appétits qu’il engendre deviennent démesurés et ne sont pas régulés, si ceux qui font l’économie – les entrepreneurs, comme on dirait à présent – croient qu’ils sont le tout de la cité, qu’ils doivent la gouverner toute entière et qu’on les laisse faire, alors la cité ne peut pas survivre, elle n’est plus qu’un jeu d’intérêts qui génèrent d’incessants conflits, et cette fois l’économie défait la cité.[39] La cité n’existe durablement que si elle reste une communauté politique et ne devient pas un syndicat d’hommes d’affaires[40]. Certes il faut bien « une politique économique, mais le primat [excessif] de l’économie empêche qu’on conçoive et qu’on veuille une politique quelconque, y compris économique »[41].

Il y a ainsi autant de réponses possibles à la question Qu’est-ce que voter ? qu’il y a de niveaux et de degrés de la démocratie, du plus bas, la citoyenneté en fin de droits qui est celle que nous connaissons, et qui ravit tant les fondamentalistes des élections qui nous gouvernent, jusqu’au plus haut, l’idéal démocratique originel, qu’exprimait la mention célèbre qui, en Grèce ancienne, figurait sur les lois et les décrets une fois votés. Je ne résiste pas au plaisir de la citer. Elle disait, en haut de chaque texte et comme pour rappeler ce que c’est vraiment que voter, ἔδοξεν τῶ δήμω, « il a plu au peuple »[42]. Derrière Qu’est-ce que voter ? se profile donc la terrible question de savoir de quelle façon et à quel moment le peuple peut dire ce qu’il décide, ou si au contraire l’art politique nouveau est de l’en empêcher en le faisant voter indéfiniment, c’est-à-dire au fond la question de savoir, plus fondamentalement, si on est en démocratie ou dans une continuelle et anesthésiante illusion démocratique où l’électeur, un beau dimanche, n’est plus que le survivant d’un idéal perdu.

 

[1] Ce texte est la transcription d’une conférence pour les Amis de l’Université de la Réunion le 21 mars 2017 au Centre Culturel Langenier de Saint-Pierre. Certains éléments avaient été publiés par Les Cahiers rationalistes, Paris, n° 633, nov.-déc. 2014, dans un article intitulé « Qu’est-ce que voter ? La citoyenneté en fin de droits ».

[2] Cf. « Élections, piège à cons ? », émission Avant-premières du 1er mars 2012 sur France 2.

[3] Sur le processus qui a abouti à la « crise » grecque, cf. les conférences de Myret Zaki et Etienne Chouard.

[4] Sur Europè, cf. Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Klincksieck, Paris, 2009, p. 370.

[5] On pourra consulter l’essai de J. Pigeaud La crise, éditions Cécile Defaud, Nantes, 2006 et sur la crise moderne Myriam Revault d’Allones, La crise sans fin. Essai sur l’expérience moderne du temps, Seuil, Paris, 2012.

[6] Cf. J.-F. Pradeau, Platon et la cité, Paris, PUF, 1997, p. 8 et suivantes.

[7] Platon, Parménide, 166 b 1-2.

[8] Cf. sur ce point Platon, Apologie de Socrate, 32 a-33 a.

[9] L’élection, dit Étienne Chouard (http://etienne.chouard.free.fr/Europe/index.php), « ressemble à un mythe reli-gieux, avec un dogme, un catéchisme enseigné très tôt aux enfants, des interdits de douter, des prêtres, des blas-phèmes et des excommunications […] au service d'un pouvoir bien réel, pas idéal du tout. Depuis deux cents ans, l'élection permet aux riches d'acheter le pouvoir, (et donc de ne plus payer d'impôts, de mener durablement une politique de chômage, de bas salaires et de gros profits) et ils appellent ça le gouvernement représentatif ».

[10] J. Rancière, « L’élection, ce n’est pas la démocratie », propos recueillis pour le Nouvel Observateur par Éric Aeschimann.

[11] Cf. J.-M. Muglioni, « Souveraineté populaire et diktat européen », Overblog, 13 novembre 2011. De façon générale, « le libellé d’une question, et le moment où elle est posée […] influent sur le vote ». Il existe depuis toujours un « usage démagogique et même despotique du référendum » mais c’est quelquefois tout aussi vrai dans un autre type d’élection : par exemple, les législatives qui ont suivi la dissolution de l’Assemblée nationale en 1968 ont eu de toute évidence pour fonction d’enterrer en toute légitimité le mouvement de mai.

[12] Il peut s’agir de la commune, de la région, du pays. La représentation n’est pas exactement de même nature selon les niveaux d’exercice du pouvoir : le président de la République représente le peuple mais en même temps est supposé le conduire, ce que les parlementaires font aussi collectivement et sur un autre plan.

[13] C’était à l’émission Radioscopie de Jacques Chancel sur France Inter.

[14] Il y avait environ 10 % de citoyens à Athènes au Vème siècle avant J.-C. (et 34% d’esclaves, 18% de métèques, 28% d’enfants, 10% de femmes de citoyens).

[15] Sur le tirage au sort, cf. B. Manin, Principes du gouvernement représentatif, Paris, Flammarion, 2012.

[16] Du Contrat social, livre III, chapitre XV.

[17] Cf. Nicolas Grimaldi, Le crépuscule de la démocratie, Paris, Grasset, 2014, p. 11 et aussi p. 84 : « par facilité de langage, nous persistons à nommer république cette désignation au suffrage universel d’une sorte de gentil despote oriental pour un bail de cinq ans ».

[18] Du contrat social, livre III, chapitre XV.

[19] Le citoyen jugé trop ambitieux est exilé. Il conserve ses biens mais il n’est plus protégé par sa cité. L’Assem-blée se réunit 4 fois par mois et un jeton de dédommagement plutôt chiche compense le salaire perdu.

[20] Il se passait devant la Boulè ou devant le tribunal populaire de l’Héliée, lui-même formé de 6000 citoyens tirés au sort La démocratie a été radicale à l’époque de Périclès mais au fil du temps la Boulè a en partie limité les pouvoirs de l’Ekklésia qui ne votait plus que les décrets, les lois étant soumises aux Nomothètes tirés au sort.

[21] Cf. Aristote, Politique, IV, 9, 4. Platon considérait déjà le tirage au sort comme une caractéristique du gouvernement démocratique (cf. par exemple République, VIII, 557 a).

[22] Cf. Politique, VI, 2, 1317 b : ce qui est démocratique, c’est « que tous choisissent les magistratures parmi tous, que tous soient magistrats de chacun et chacun de tous à tour de rôle ».

[23] Cf. Platon, Protagoras, 322 d- 323 a.

[24] L’ostracisme prévient les freins mis à cette rotation fondamentale par les ambitions et richesses excessives.

[25] Montesquieu proposait des mesures propres à limiter les aléas du tirage au sort, mais il maintenait qu’il « est de la nature de la démocratie » alors que le suffrage est « de celle de l’aristocratie », De l’Esprit des lois, livre II.

[26] Jean Salem, « Élections piège à cons ». Que reste-t-il de la démocratie ? Paris, Flammarion, 2012.

[27] Simone Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques, Paris, L’Herne, 2014.

[28] J. Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie, Paris, Payot, 1965.

[29] Pour prendre des exemples actuels, il faudrait en France « faire l’école » comme les Finlandais, les Coréens, etc., à la lumière de l’enquête PISA, organiser le redécoupage des régions sur le modèle des Länder allemands, assurer la protection sociale comme les pays qui n’en ont presque aucune, liquider les services publics, etc.

[30] David van Reybrouck, Contre les élections, Actes Sud, 2014.

[31] Mc Luhan et Fiore, The Medium is the Message. An Inventory of Effects, New-York, Bantam Books, 1967.

[32] Même « Marx est impuissant faute d’ennemis identifiés », comme dit J. Peyrelevade dans Le capitalisme total, Seuil, Paris, 2005, p. 91.

[33] Article paru dans Marianne du 6 novembre 2015.

[34] Cf. l’article d’Anne Cécile Robert « La stratégie de l’émotion » dans Le Monde diplomatique de février 2016.

[35] A. Badiou, Le philosophe et l’évènement, Germina, Paris, 2010, p. 19.

[36] Les Prairies Ordinaires, Paris, 2014.

[37] Cf., à propos du « mythe du doux commerce », qui crée en réalité une violence inégalée dans la domination économique, le livre de Jacques Sapir, La démondialisation, Seuil, Paris, 2011.

[38] Grasset, Paris, 2004.

[39] Sur les aspects contemporains de cette idée et le « désastre imminent » lié à l’entrée du capitalisme dans une « phase mortifère » (crise à la fois économique, écologique et morale), voir H. Kempf, Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, Seuil, Paris, 2009.

[40] Cf. E. Helmer, La part du bronze, Platon et l’économie, Vrin, Paris, pages 7 et 8.

[41] J’emprunte la formule à Jean-Michel Muglioni, « La séduction de la terreur », Mezetulle, 10 novembre 2014.

[42] Cf. Marcel Détienne, Les maîtres de vérité dans la Grèce archaïque, Paris, Pocket, 1995.